Au même moment où la ministre des Affaires
étrangères des Etats-Unis, Condoleeza Rice,
décrétait, dans un communiqué surprenant, une
interdiction à ses ressortissants de visiter le
Liban et « avertissait » ceux qui se trouvent au
Liban « d’avoir à prendre des précautions en vue
d’une escalade possible contre les intérêts
étasuniens », le secrétaire général de la Ligue
arabe, Amro Moussa, déclarait ouvertement
l’échec de sa médiation et sonnait l’alarme, lui
aussi, en appelant les Libanais à se mettre
d’accord et à « investir » sur une base
patriotique « qui obligerait les investisseurs
régionaux et internationaux à prendre en
considération les intérêts du Liban »… « Sinon,
le pays entrerait dans un tunnel très, très,
très noir ».
Y a-t-il corrélation entre les deux déclarations
? Sans aucune doute.
Parce que la médiation de la Ligue arabe, basée
sur un accord entre l’Egypte et l’Arabie
Saoudite, avait besoin pour se réaliser, selon
ceux qui l’avaient préparée, du feu vert de
l’administration américaine ; ce que Amro Moussa
avait tenté de réaliser en visitant Washington,
il y a deux semaines, pour y rencontrer
Condoleeza Rice et lui soumettre la proposition
des Arabes proches de son pays…
A cette lumière, nous pouvons dire que le
dernier discours de Condoleeza Rice constitue la
mise en échec de la médiation arabe, vu qu’il
coupe tous les ponts possibles entre le Liban et
une solution politique à la crise dans laquelle
vit ce pays. Et cet échec s’explique, en grande
partie, par le fait que les négociations entre
les Etats-Unis, la Syrie et l’Iran concernant
l’Irak ont, eux aussi, échoué, ce qui a poussé
l’administration de Georges W. Bush à faire
voter, rapidement, par le Conseil de sécurité de
l’ONU, la résolution 1737 stipulant des
sanctions économiques contre Téhéran mais aussi
à refuser d’assainir la situation tendue au
Liban…
Donc, la situation libanaise est de plus en plus
liée à ce qui se passe dans le Golfe arabique où
Georges W. Bush patauge dans une boue de plus en
plus dense et voudrait s’en sortir en impliquant
Damas et Téhéran dans la recherche d’une
solution qui n’obligerait pas ses généraux et
ses troupes à revivre le syndrome vietnamien. Et
la seule possibilité existant pour lui d’arriver
à ses fins se trouve au Liban, pays divisé et où
le Hezbollah et certains de ses alliés sont
appuyés par la Syrie et l’Iran dans la guerre
menée pour libérer les territoires libanais
toujours occupés par Israël.
Cette situation de fait, liée à la présence
américaine précaire en Irak, explique clairement
la crise aiguë vécue, depuis 2004, par les
Libanais, surtout à cause de la résolution 1559
du Conseil de sécurité et de la réponse syrienne
à cette résolution, exprimée par la reconduction
pour trois ans du président de la République,
Emile Lahoud, ami et allié de la Syrie.
En effet, la résolution 1559 contenait, tant par
les clauses déjà appliquées que par celles qui
ne le sont pas encore, plusieurs détonateurs
pouvant mettre le feu aux poudres.
Elle mettait, d’abord, la Syrie hors du Liban
après lui avoir retirée la « carte blanche » qui
lui fut donnée en 1989 pour la récompenser de sa
présence aux côtés de Georges Bush père en Irak.
Elle exigeait, ensuite, le départ de Lahoud
suivi d’élections présidentielles anticipées qui
amèneraient un « ami » des Etats-Unis à la
première magistrature. Elle exprimait, surtout,
la volonté des Etats-Unis (et de la France) de
désarmer le Hezbollah, afin d’assurer à leur
allié israélien la sécurité sur la frontière du
Liban et de lui permettre de bénéficier de l’eau
des fleuves libanais nécessaire pour
l’agriculture ; sans pour autant oublier le
point le plus important : rendre à Israël la
suprématie militaire qu’il avait perdu en l’an
2000 au Sud Liban, ce qui l’a obligé à se
retirer de cette partie et de garder les fermes
de Chebaa et les hauteurs de Kfarchouba, places
stratégiques pour défendre la plaine occupée d’El-Houleh
et la région du lac de Tibériade.
Et, puisque ce qui restait de cette résolution
1559 était difficilement applicable par les
seuls Libanais proches de Washington
l’administration américaine a eu recours, depuis
deux ans, à l’arme de la déstabilisation ; ce
qui a permis toutes sortes de crimes, depuis les
assassinats politiques et jusqu’à l’agression
israélienne de l’été 2006 qui fut, de nouveau,
un échec cuisant pour les amis des Etats-Unis.
Comment se présente la situation actuelle ?
Il faut dire, d’abord, que c’est une situation
très difficile et très tendue. Le pays est
divisé sur des bases plus ou moins
confessionnelles qui rappellent en quelque sorte
ce qui se passe en Irak. Des heurts se font
quotidiennement entre sunnites et chiites,
surtout. Et les deux parties qui s’affrontent le
font sur les bases du régime politique
confessionnel lui-même : les mots d’ordre prônés
par les loyalistes visent, surtout, le
Hezbollah, l’accusant de vouloir créer un « état
dans l’Etat » et de vouloir utiliser les armes
qu’il possède pour des fins de politique
intérieure; quant aux slogans lancés par
l’opposition, ils ne visent pas un véritable
changement des lois sur des bases laïques non
confessionnelles, tel que l’Accord de Taëf
l’avait en partie décrété il y a de cela plus de
16 ans. Bien au contraire : malgré le
traumatisme que cette opposition a subi à cause
des positions pro- américaines (et certains vont
jusqu’à dire « pro israéliennes ») du Premier
ministre Fouad Sanioura et de certaines factions
au pouvoir (tels le Parti socialiste, druze, de
Walid Joumblat ou les « Forces libanaises »
fascistes chrétiennes de Samir Geagea), surtout
lors de la dernière agression israélienne, ce
qu’elle veut et revendique, c’est tout
simplement un « nouveau » gouvernement où elle
aurait, aux côtés de ceux qui lui avaient porté
un très grand préjudice, le tiers des ministres
afin d’empêcher, dit-elle, toute possibilité de
coup d’état à son égard… Quant à la suppression
du confessionnalisme en politique ou à la
promulgation d’une loi électorale basée sur la
proportionnelle en dehors des quotas accordés
aux confessions religieuses, elle n’en a que
faire ! De même, il n’est pas question pour elle
de recourir à une campagne contre les
privatisations qui se préparent et les projets
de nouvelles taxes (dont une TVA à 15%) que
Sanioura voudrait voir aboutir lors de la «
Conférence de Paris 3 » qu’il prépare avec
certains de ses ministres sous le patronage de
Georges W. Bush et de Jacques Chirac.
Sur cette division, déjà porteuse de désastres,
vient se greffer une autre, tout aussi grave
sinon plus, concernant le plan américain pour la
région, le projet du « Grand Moyen Orient » dont
le Liban et la Palestine sont les premiers
concernés, après l’Irak bien entendu.
Dans cet objectif, il faudra noter que le
rapport fait par la commission Baker-Hamilton
n’a pas abouti où certains s’attendaient,
c’est-à-dire au retrait étasunien de l’Irak et
aussi à la recherche d’une solution juste pour
le problème palestinien. Georges Bush et son
administration en ont décidé autrement :
poursuivre leur guerre meurtrière, malgré et
contre tout, vu que cette guerre fut menée pour
des raisons stratégiques faisant prévaloir des
intérêts économiques colossaux ; ce qui met
toute la région au-dessus d’une poudrière qui
risque d’exploser à tout moment, avec la forte
possibilité (dans très peu de temps) d’une
guerre-éclair contre la Syrie rendue responsable
de la situation plus que précaire qui prévaut à
Bagdad, puisqu’on l’accuse de soutenir les
résistants irakiens, mais aussi de tous les
crimes dont le Liban est le théâtre, puisqu’elle
continue à soutenir le Hezbollah.
Une telle guerre, pense Bush, lui rendrait une
partie de sa popularité perdue, à la veille des
élections pour la présidence des Etats-Unis,
puisqu’il espère pouvoir mettre la main sur le
régime syrien et, par le fait même, sur ses
alliés au Liban et en Palestine. De plus, il
croit qu’une victoire contre la Syrie serait
plus facile pour son allié israélien et aiderait
ce dernier à sortir de la crise qu’il vit depuis
l’été dernier, à cause de la victoire
enregistrée par le Hezbollah et la Résistance
patriotique libanaise qui ont pu arrêter
l’agression de juillet, malgré le déséquilibre
des forces en présence et le recours des
généraux israéliens aux bombardements intensifs
des cibles civiles (abris, ambulances, ponts,
immeubles).
Voilà pourquoi, Il n’a eu de cesse, ainsi que
son administration (et ses alliés européens), de
proclamer la nécessité de porter aide et
assistance au gouvernement libanais de Fouad
Sanioura, qu’il qualifie de « gouvernement élu
démocratiquement » et de «meilleur représentant
de la jeune démocratie libanaise », bien qu’il
sache que la majorité actuelle n’aurait pu
prendre naissance que parce que Sanioura, et
Joumblat avec lui, avait passé des alliances
avec les chiites du Hezbollah lors des élections
de juin-juillet 2005, tant dans la région de
Baabda que dans celles de la Békaa-ouest et du
Sud…
D’autre part, Bush oublie aussi qu’il n’est pas
le seul « joueur » à détenir des atouts dans la
région et qu’il ne lui suffit pas de se
présenter sous le visage de celui qui lutte
contre le terrorisme pour avoir l’aval des
peuples de la région, surtout que c’est sa
politique et celle de ses prédécesseurs qui fut
à la base de tous les terrorismes et que ses
guerres au Moyen Orient, depuis l’Afghanistan et
jusqu’à l’Irak, n’ont abouti qu’à des résultats
désastreux sur tous les plans, y compris pour
les Etats-Unis.
Donc, le pire est à prévoir pour la région
arabe. Au Liban surtout, en tant que voisin
proche de la Syrie et dans lequel vivent plus de
300 000 Palestiniens rejetés par Israël qui leur
refuse le droit au retour dans leurs terres.
Et, si certains reviennent beaucoup sur des
possibilités d’intervention indirecte de la part
d’Israël, c’est qu’ils tiennent compte de la
présence de cellules appartenant au MOSSAD (dont
une fut démantelée il y a quelques mois) et qui
avaient fait leurs preuves dans des actes
terroristes, dont des assassinats de cadres
palestiniens, à Saïda, et des plasticages de
lieux publics et d’hôtels dans des régions
proches de Beyrouth. Il n’en reste pas moins de
dire que l’exacerbation des sentiments religieux
et les campagnes menées sur cette base n’ont
rien d’innocent.
La solution adéquate ?
Elle réside dans la laïcité qui mettrait fin à
deux siècles de guerres fratricides religieuses
et empêcherait toutes les tentatives de la part
de la classe politique libanaise de faire appel
à la tutelle étrangère afin de garantir son
pouvoir ou de préserver ses privilèges.
Une telle solution demande, bien entendu,
beaucoup de temps pour se réaliser.
En attendant, et pour préserver la paix civile
menacée, surtout à cause de l’influence de la
situation régionale sur la situation intérieure
libanaise et de l’influence directe des « grands
joueurs » américains, syriens et iraniens sur
les forces politiques libanaises qui s’opposent
aujourd’hui, un plan en trois points peut
ramener une certaine accalmie et donner aux
belligérants et aux autres forces non
confessionnelles le temps discuter des problèmes
réels.
Ces trois points sont :
-D’abord, la constitution d’un gouvernement
provisoire qui aurait des prérogatives
importantes qui lui permettraient de présenter,
dans un délai de deux mois, une loi électorale
basée sur la proportionnelle.
-Ensuite, et sur les bases d’une telle loi, le
gouvernement appellerait à des élections
législatives anticipées.
-En dernier lieu, le nouveau parlement élirait
un président de la République et constituerait
un gouvernement d’unité nationale dont la tache
première serait de trouver une solution aux
problèmes socio-économiques et de résoudre les
problèmes politiques les plus pressants.
Mais les Etats-Unis de Georges W. Bush
permettraient-ils la réalisation d’une telle
solution ?
Marie NASSIF-DEBS
Membre du Bureau politique du PCL
Beyrouth, le 25 décembre 2006