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Le Liban pris en otage
Entre le 13 avril 1975 et
le 13 avril 2008
Le dimanche 13 avril 1975, la guerre civile, qui
couvait sous la cendre depuis un an, ou presque, éclatait à Aïn Ar-Roummanah,
une des régions à l’Est de la capitale libanaise Beyrouth. Le
prétexte : le passage d’un bus transportant des Palestiniens et des
Libanais loin des routes « permises » pour leur déplacement entre le
camp de Tal Zaatar, au Nord, et les deux camps de Sabra et Chatila,
au Sud. Cette guerre meurtrière, qui dura quinze ans, ne laissa sur
son passage que mort et destruction ;
surtout qu’elle fut secondée par trois grandes agressions
israélienne, dont l’une, celle de l’été 1982, s’étendit jusqu’à
Beyrouth et permit, pour un court laps de temps, l’arrivée au
pouvoir d’un chef de guerre inféodé aux Etats-Unis et ami
inconditionnel d’Israël, Béchir Gemayel, frère cadet d’un autre
président, Amine Gemayel, non moins inféodé à Washington.
Quel était l’objectif principal de cette guerre
civile et quels liens tisse-t-elle avec ce qui se passe actuellement
au Liban ?
Les projets de Rogers et de Kissinger
La réponse à la première partie de la question
réside dans les plans étasuniens pour la région arabe tout entière,
qui était, à ce moment-là, divisée entre l’influence de Washington
et celle de Moscou. Elle réside aussi dans les développements qui
précédèrent et suvirent de près la « Guerre des six jours », en 1967,
dont les deux plus importants étaient : la mainmise de Washington
sur le pétrole du Golfe,
à l’exception de celui de l’Irak, et le regroupement des forces de
l’OLP
au Liban, suite à une guerre sanglante, commanditée par les
Etats-Unis et menée, en septembre 1970, par le régime hachémite de
Jordanie.
Les plans « Rogers » et « Kissinger », du nom de
ceux qui les avaient élaborés, visaient à redessiner les conflits
inter arabes, afin de pouvoir redessiner les frontières des pays
arabes orientaux (Le Liban, la Syrie et la Jordanie) dans le sens
des intérêts d’Israël et d’asseoir l’emprise des grandes sociétés
pétrolières étasuniennes sur l’ensemble des gisements arabes de l’or
noir.
Le « Plan Kissinger », surtout, était très explicite
sur les priorités de Washington dont, en premier lieu, le
morcellement de l’Orient et du Golfe arabes en une mosaïque de
mini-Etats branlants et antagonistes ayant besoin pour survivre de
l’appui de l’Administration étasunienne qui, avec l’aide d’Israël et
aussi du Chah d’Iran, pourrait dominer toute la région de la
production du pétrole et les routes de son acheminement vers
l’Occident, à travers le pipeline de Haïfa (en plus de celui de
Tripoli). Ce plan avait, d’ailleurs, réalisé une percée notoire
quelques années après la mort du leader égyptien Gamal Abdel-Nasser,
puisque le nouveau président de ce pays avait, d’abord, à la suite
de la guerre du Kippour en 1973, mis fin à l’alliance avec Moscou
pour se rendre, ensuite, à Tel Aviv, afin d’y rencontrer son
homologue israélien et d’aller signer à Camp David une paix séparée
avec Israël, mettant ainsi hors jeu la plus grande puissance
militaire et économique arabe.
L’OLP et la gauche libanaise
Un seul accroc était toujours en travers du projet
de Washington : le Liban du refus et ses deux composantes, l’OLP et
la gauche libanaise.
La première s’était installée, depuis 1970, sur
toute la frontière Sud jouxtant à Israël. La seconde était devenue
assez importante dans le pays, notamment au Sud où elle avait gagné
des villages entiers à partir desquels elle avait créé
successivement la « Garde patriotique » et les « Forces des Ansar »,
afin de défendre le territoire libanais contre les incursions
militaires israéliennes.
Comment éliminer ces deux obstacles sinon par la
guerre civile? Surtout que certains des leaders de l’OLP avaient
commis une grande erreur en s’immisçant dans les affaires
intérieures libanaises, créant ainsi des animosités certaines dans
les rangs de la minorité « chrétienne » qui commença, dans un pays
basé sur le confessionnalisme politique, à voir dans l’OLP une armée
« musulmane » pouvant basculer l’équilibre installé par le Mandat
français, en 1943, et menacer, par suite, les privilèges dont
jouissaient les Chrétiens libanais au sein du pouvoir.
Le « Moyen Orient nouveau »
Si nous rappelons, aujourd’hui, ces faits, c’est
parce que la région se trouve à nouveau soumise à une situation
proche de celle qui avait prévalu durant les années Soixante-dix.
Les Etats-Unis, à la suite de l’implosion de l’Union
Soviétique, viennent de relancer le « Projet Kissinger », mais
transformé et rajeuni, sous le nom du « Projet du Moyen Orient
nouveau ». Ils croyaient que l’occupation de l’Irak leur ouvrirait
toutes les voies vers sa réalisation, puisqu’il ne resterait que la
Syrie en dehors, momentanément, de leur zone d’influence.
Cependant, ils avaient compté une nouvelle fois,
sans les deux Résistances toujours présentes dans la région, la
libanaise, dirigée maintenant par le Hezbollah, et la palestinienne,
avec à sa tête le mouvement Hamas et le Jihad islamique ; toutes
deux amies de la Syrie et de l’Iran et possédant une large audience
parmi les masses arabes, y compris chez le peuple de gauche toujours
à l’écoute du changement.
Ces deux Résistances, en plus du mouvement de la
gauche et du progrès au Liban, se sont bien manifestées en 2006,
résistant à l’agression la plus virulente jamais menée dans la
région et supervisée directement par Washington.
Voilà, donc, pourquoi nous assistons aujourd’hui, de
la part des Etats-Unis et d’Israël, à une concentration de toutes
les cartes possibles, afin de pouvoir mettre fin à ceux qui disent
« non » à leur projet.
Pour ce faire, ils tentent, par
l’internationalisation à outrance du conflit intérieur libanais et,
aussi, par l’introduction du conflit sunnite-chiite essayé en Irak
sur l’arène libanaise, de fermer toutes les issues qui pourraient
sortir le Liban de la crise dans laquelle il se débat depuis 2005.
Il est vrai que la Syrie possède aussi une épingle,
et non des moindres, dans le jeu libanais, à travers des forces
« amies ». Cependant, son rôle est moins décisif actuellement face
au projet étasunien et aux moyens mis à son service, à commencer par
une forte concentration de représentants du FBI et de la CIA au
Liban et jusqu’à la présence de navires de guerre face aux côtes
libanaises (le dernier en date étant le destroyer USS Cole). Sans
oublier, non plus, ni les déclarations presque quotidiennes de G. W.
Bush et de toute son équipe sur « l’appui inconditionnel » au
gouvernement de leur « ami » Fouad Sanioura, ni, surtout, les
dernières manœuvres israéliennesprès
des frontières libanaises, présidée par un officier supérieur
étasunien et agrémentée par des menaces proférées par les
différentes personnalités du gouvernement israélien d’Ehud Olmert
contre le Liban, en général, et le Hezbollah, en particulier.
Un avenir en noir ?
A partir de ce panorama, comment les Libanais
conçoivent-ils l’avenir ?
La couleur dominante est le noir. Puisque les
milices ont fait leur réapparition un peu partout, sous des formes
et des couleurs différentes, explicitant ainsi les déclarations
guerrières proférées par les différents leaders politiques, tant
dans la majorité (pro étasunienne et saoudienne) que dans
l’opposition (pro syrienne), mais aussi vu que le Liban va, depuis
plus de six mois déjà, à la dérive : il n’a plus de président de la
République ; son parlement est « fermé » et son gouvernement tronqué
est devenu illégal selon la Constitution.
Chaque jour, il y a des rixes et des accrochages
dans différentes régions du pays, spécialement dans les quartiers de
la capitale Beyrouth. Et, si nous ajoutons à cela les menaces de
Washington et de Tel Aviv, mais aussi le poids d’une crise
économique de plus en plus aiguë, nous obtenons un pays qui étouffe
et qui se vide. Un exemple significatif : les autorités disent avoir
délivré pour le seul mois de mars 40 000 passeports.
En plus de tout cela, les Arabes (le secrétaire
général de la « Ligue arabe », en premier) et les Libanais évoquent,
tantôt, un « été chaud » dont la chaleur viendra du Sud, d’Israël,
tantôt, des événements sanglants. Et, en attendant, toutes les
solutions restent bloquées… peut-être jusqu’aux élections
présidentielles étasuniennes. Donc, tout peut arriver pendant cette
attente longue et cruciale…
Le 13 avril 1975, la guerre civile fut le moyen
choisi par Washington pour arriver à un but qui s’est avéré
impossible.
Le mois d’avril 2008 sera-t-il, à nouveau, un mois
fatidique ou bien apportera-t-il le début d’un consensus, en
attendant… l’an prochain ?
Ce que nous savons sur la politique de G. W. Bush et
de son Administration ne laisse pas présager une détente prochaine.
Bien au contraire, nous pensons, et les troupes de la FINUL
renforcée le pensent avec nous, que les dernières manœuvres étaient
une préparation, non une action préventive.
La grande inconnue reste la position de l’Union
européenne et, avec elle, la Chine et la Russie. Vont-elles se
soumettre, une fois de plus, au diktat de Washington et laisser
passer la nouvelle agression contre nous ou bien tenteront-elles de
mettre au point une autre politique ?
Marie
NASSIF-DEBS
Beyrouth, le 11 avril 2008
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